| Diversité et Caractères Communs des Fondamentalismes Religieux |
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Pierre Lathuilière : "Fondamentalismes Religieux"
Les études sur les fondamentalismes religieux se sont multipliées. Presque toutes notent la difficulté d'usage du terme "fondamentalisme" et le risque pris avec son extension. L'approche sociologique et l'enracinement culturel américain marquent très souvent ces études. Ce qui explique que l'on parle de plus en plus souvent de "fondamentalisme" et plus rarement d'"intégrisme". Je déterminerai d'abord ce que je vise à travers le terme global de "fondamentalismes religieux", j'en dégagerai ensuite quelques caractères communs, puis je ferai apparaître la diversité concrète de ces courants.
Derrière le terme "fondamentalismes religieux", nous trouvons en fait un ensemble de mouvements nés avec ce siècle. Les mots eux-mêmes nous en donnent un témoignage puisque "intégrisme" apparaît en Espagne vers 1895, puis à Rome vers 1908 et le terme "fondamentalisme" aux Etats-Unis en juillet 1920. On pourrait aussi regarder les organisations (les "Frères musulmans" sont fondés en 1928, le "Hindu Mahasabha" en 1915).
La variété des courants visés par cette appellation, leur rapport très différent à la violence en fonction notamment de leurs racines socio-historiques (le "Hamas" palestinien n'est pas situé comme le courant de Mgr Lefebvre…) ne peut supporter une étiquette commune que devant ce qui constitue l'ennemi commun : la modernité. Avec le paradoxe suivant que ces mouvements ont du même coup une part de modernité : ils sont contre la modernité, mais ils ne refusent pas d'en utiliser les moyens techniques, les découvertes rationnelles, voire les arguments.
On se rappellera que ces courants fondamentalistes marquent un refus de la modernité (processus de rationalisation, différenciations entre les sphères de l'activité humaine, autonomie du sujet)1, mais que les religions peuvent réagir autrement que par ce rejet, ainsi que l'a montré récemment Jean-Paul II dans Fides et ratio. On notera aussi que la violence religieuse ne vient pas que des groupes fondamentalistes, mais a pu parfois venir de courants religieux ouverts à la modernité (certains groupes libérationnistes) ; bien plus souvent encore, en notre siècle, la violence a été séculière, anti-religieuse et a eu partie liée avec la modernité triomphante, comme avec le marxisme dit scientifique.
Aucun groupe n'apparaît comme étant fondamentaliste à l'état pur. Même les courants fondamentalistes protestants des Etats-Unis - qui sont à l'origine du terme - sont tellement divers que les critères qui vont suivre sont à prendre comme des tendances caractéristiques. On peut distinguer trois domaines pour regrouper ces caractéristiques 2 :
Dans les caractéristiques que j'ai données, bien évidemment, toutes ne s'appliquent pas également à tous les courants, d'autant que parfois certains d'entre eux s'opposent directement : tels le "Hamas" islamique et le "Goush Emounim" juif. De plus, certains auteurs ajoutent d'autres traits communs que je n'ai pas cru bon de retenir : ainsi du millénarisme et du messianisme. Tous les fondamentalismes religieux ne sont pas en attente d'un règne d'éternelle justice (comme l'enlèvement des élus attendu par bon nombre de fondamentalistes américains) ou d'un sauveur suprême et définitif (comme l'imam caché des islamistes chiites).
Beaucoup de variantes sont ainsi observables dans les fondamentalismes religieux et l'on peut dire que chaque courant nous fait pénétrer dans un univers spécifique, coloré par son enracinement social, culturel et religieux ainsi que par son histoire propre.
Je voudrais seulement signaler trois facteurs essentiels - non uniques - de diversification : l'expérience spirituelle, l'enracinement religieux et la situation politique.
Le fondamentalisme, au sens précis du terme est né dans le cadre du protestantisme américain. Il se particularise en insistant sur l'expérience de la nouvelle naissance (born again), une expérience de conversion dont on fait le récit pour affirmer qu'elle est effectuée par Jésus reconnu comme un Sauveur personnel. Pour appuyer et donner l'autorité nécessaire à cette conversion, on fait appel au fondement d'une Bible conçue comme verbalement inerrante, sans erreur au mot près.
L'intégrisme appartient, lui, à la sphère du catholicisme de la vieille Europe. L'insistance de ses adeptes est sur la Tradition, une tradition conçue comme intemporelle, à accueillir au jour le jour dans la foi de ses ancêtres. Sa référence d'autorité ne sera pas la Bible, mais l'Eglise dans la mesure même où elle est donnée comme une société d'ordre et d'uniformité.
Aussi bien les expériences de référence, conversion ou tradition, mènent-elles, avec le durcissement propre à chacun de ces courants, à des attitudes socio-psychologiques opposées : le fondamentalisme développera une glorification de l'ego transformé par la conversion, mettra le primat sur l'individu et n'hésitera pas à faire, non sans paradoxe à l'occasion, une apologie du non-conformisme social ; l'intégrisme insistera sur la glorification de la société, le primat de l'institution, et ne reculera pas devant une apologie de la contrainte sociale.
On peut noter à ce sujet que le fondamentalisme protestant se révèle ainsi comme une forme plus en cohérence avec la modernité que l'intégrisme catholique. Il a émergé d'ailleurs dans un pays jeune où la modernité n'est pas opposée à une référence religieuse forte dans la société.
On notera aussi la pertinence de cette distinction entre fondamentalisme et intégrisme même étendue à d'autres traditions religieuses telles que le judaïsme4.
Pour me faire comprendre, je vais évoquer l'effet des expériences de tradition et de conversion dans le cadre des religions abrahamiques (l'Islam et le Judaïsme).
Le musulman a ceci de commun avec le chrétien, c'est qu'il ne naît pas tel. La profession de foi, la chaada, est essentielle à l'être musulman. De plus, le Coran, dans l'état actuel de l'Islam, ne fait généralement pas l'objet d'une interprétation distanciée et sera référence absolue plus facilement encore que la Bible pour le fondamentaliste chrétien américain. Autrement dit, un certain fondamentalisme sera une tentation plus immédiate pour le musulman.
Le juif est d'abord celui qui appartient à un peuple et suit ce que son Dieu lui demande avec l'aide de toute une richesse d'interprétation transmise à travers les siècles. La tentation la plus immédiate du juif religieux conservateur sera donc une forme d'intégrisme.
Cependant les termes de fondamentalisme et d'intégrisme ne seront jamais complètement appropriés à ces univers qui ont leur fonctionnement propre. L'"islamisme radical" gardera toujours une place particulière pour la question sociale à la différence du fondamentalisme américain. Et le "rigorisme juif" n'est pas intéressé par un modèle de société particulier, contrairement à l'intégrisme catholique.
Il est également intéressant de noter que la dernière caractéristique que j'ai mentionnée avec une nuance spécifique, à savoir la question du prosélytisme, se trouve structurellement, avec l'Islam et le Judaïsme, devant deux cas de figures très différents. Le prosélytisme ne peut être qu'interne pour un peuple juif déjà élu ; il est lié à une visée universaliste pour l'islamiste qui cherche à étendre sa communauté (l'Oumma).
Je ne ferai qu'évoquer ce point qui mériterait davantage. L'émergence d'un fondamentalisme religieux dans un état où règne la paix se traduit par le développement d'un questionnement culturel et une recherche d'emprise sur la communication sociale. L'émergence d'un fondamentalisme religieux dans un état colonisé - c'est le cas de beaucoup de mouvements qualifiés aujourd'hui de "fondamentalistes" - ou dans un état en guerre ou dans une situation de cassure sociale extrême, produira davantage un rapport au monde médiatisé par une organisation structurée, une volonté d'intervenir dans le champ politique qui va structurer l'histoire de ce courant. Ainsi le "Goush Emounim" s'est constitué après le conflit de la "guerre des Six Jours" en 1967 et continue une action militante de type para-militaire qui n'est pas la caractéristique première de l'ensemble des fondamentalismes religieux.
En conclusion, je crois pouvoir dire que l'enjeu pointé pour nous par les fondamentalismes religieux n'est pas négligeable : comment vivre et témoigner d'une foi vivante dans un monde sécularisé ?
Pierre Lathuilière
Notes :
1 Cf. Pierre LATHUILIERE, "Pour une théologie de la modernité" dans Michel Barlow, Bernard Comte, Bernard Descouleurs, Pierre Lathuilière, Marie-Françoise Tinel, Dieu est-il laïque ? Paris, 1998, DDB, p.135-136.
2 Cf. Dean K. KELLY, Why Conservative Churches are Growing, New York, Harper & Row Publishers, 1972 cité dans Mokhtar Ben BARKA, Les nouveaux rédempteurs. Le fondamentalisme protestant aux Etats-Unis, Paris-Genève, 1998, Editions de l'Atelier - Labor et Fides, p.133 ; Gabriel A. ALMOND, Emmanuel SIVAN et R. Scott APPLEBY, "Fondamentalism : Genus and Species" dans Martin E. MARTY and et R. Scott APPLEBY The Fundamentalist Project, t. 5, Fundamentalisms Comprehended, pp. 391-324.
3 Pour tout ce paragraphe je me permets de renvoyer à mon livre : Le fondamentalisme catholique. Signification ecclésiologique, Paris, 1995, Cerf, 331 p.
4 Cf. Gideon ARAN, "Return to the Scripture in Modern Israël" in Evelyne PATLAGEAN et Alain LE BOULLUEC Les retours aux Ecritures. Fondamentalismes présents et passés Louvain-Paris (1993) Peeters, Bibliothèque de l'Ecole des Hautes Etudes Sciences Religieuses Vol. XCIX, pp.101-131.
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